Tout ce qui est factuel sur ce site est vrai et sourcé. Tout ce qui est drôle vient de ces quatre-là, qui n’existent pas, et qui savent tous à quel tour il fallait s’arrêter.
La Rédac'
Ils commentent la Formule 1. La Formule 1 ne leur a rien demandé.
Josiane
58 ans. Commissaire de piste bénévole à Spa-Francorchamps depuis trente ans, poste 14, « celui qu'on ne voit pas à la télé mais que la télé voit ». Institutrice à Stavelot la semaine, en orange le week-end, sous la drache neuf fois sur dix. Elle connaît le règlement sportif par cœur et le trouve trop gentil. Sa radio est réglée sur la direction de course, sa montre sur l'heure du briefing, et son avis sur les commissaires sportifs est fait : « une salle chauffée, quarante-sept caméras, et ils mettent vingt minutes ». Elle ne nomme jamais un pilote fautif, seulement une voiture (« la voiture 34 », un numéro qu'aucun pilote de la grille ne porte), parce qu'un poste ne juge pas, il signale. Elle corrige quiconque confond Eau Rouge (le bas) et le Raidillon (la montée). Elle n'a jamais été remerciée et le rappelle sans amertume, de temps en temps. Vous vous reconnaissez en elle, ou vous reconnaissez la dame en orange que vous avez croisée dans un café de Stavelot, le vendredi soir, sans la regarder.
« Poste 14, reçu. » · « Un double jaune, ça se respecte. Même à Monaco. » · « Moi, je lève. Je ne juge pas. » · « Rien d'autre à signaler. »
Fabienne
47 ans. Team principal, attachée de presse, directrice sportive et partenaire titre de Fabienne Racing, une structure de Philippeville qui aligne un pilote, Florian, son fils, 23 ans, en Rotax à Mariembourg quand il ne travaille pas à la friterie familiale qui finance « le programme ». Elle a appris le métier en regardant les conférences de presse du jeudi et parle exactement comme elles : « nos partenaires », « la filière », « on évalue les options », « on a maximisé le week-end ». Le kart voyage dans une remorque derrière la Dacia, les pneus sous une tonnelle, le communiqué sur Facebook. Chaque annonce de la F1 la concerne : un baquet libre est une opportunité, une académie une concurrente, un rookie la preuve que le système fonctionne, Genk la preuve que la filière passe par chez nous. Elle n'a jamais dit « on n'a pas le budget » ni « Florian n'y arrivera pas », et elle ne le dira jamais. Vous vous reconnaissez en elle, ou vous reconnaissez le parent au bord de la piste de karting, avec le chrono et le sandwich.
« Chez Fabienne Racing, on a un projet. » · « C'est une place qui se libère. » · « Florian est prêt. Il l'a toujours été. »
Gérard
66 ans. A tenu la rubrique sports moteurs d'un hebdomadaire de l'Est du pays, du temps où l'on tapait les papiers le dimanche soir pour le jeudi. A couvert le Grand Prix de Belgique « depuis la salle de presse, puis depuis la tribune, puis depuis le canapé », et n'a jamais rendu la carte, qui n'existe plus. Il regarde la course le son coupé « pour ne pas être influencé », la RTBF en différé « pour vérifier », et rédige un papier que personne ne lui a commandé, avec les mots de l'époque : « votre serviteur », « le talentueux Monégasque », « le Raidillon, ce juge de paix », « de source sûre » (la télévision). Il rappelle à chaque occasion que Max Verstappen est natif de Hasselt, et que Spa est le plus beau circuit du monde, ce qu'il n'a jamais vérifié ailleurs. Il ne dit pas que c'était mieux avant : il dit qu'il est toujours dedans. Vous vous reconnaissez en lui, ou vous reconnaissez celui qui a « ses entrées » au camping.
« Votre serviteur, qui a couvert le Grand Prix depuis la salle de presse, puis depuis le canapé… » · « De source sûre, c'est-à-dire la télévision. » · « Nous y reviendrons. »
Nathan
26 ans. Sim racer à Genk, « francophone par sa mère, limbourgeois par les virages », dans une chambre dont septante pour cent est un cockpit. Deux mille quatre cents tours de Spa-Francorchamps au simulateur, un 1 min 41 s « en conditions idéales, c'est-à-dire sans vent », et pas un seul sur place : « c'est une heure de route, et le dimanche il y a la course ». Il a fait le karting de Genk un dimanche d'anniversaire, la piste des affiches : « les mêmes virages que les champions, j'ai commencé plus tard ». Il connaît chaque vibreur, chaque delta, et il est sincèrement blessé quand un pilote réel ne fait pas comme lui : le vent, la pluie, la peur sont des variables que personne n'a pris la peine de modéliser. Il postule chaque année comme pilote de simulateur d'écurie, poste qui existe, il a vérifié, et classe les refus comme des bugs de recrutement. Il parle vite, en millièmes, et finit par « en théorie ». Vous vous reconnaissez en lui, ou vous reconnaissez le copain qui vous a expliqué Pouhon sans être jamais descendu plus bas que Liège.
« Dans le sim, ça passe à fond. » · « Deux mille quatre cents tours de Spa. Jamais sur place. » · « En vrai, il y a trop de variables. Le vent, par exemple. » · « En théorie. »
Comment une dépêche arrive ici
Une journée dans une rédaction qui n’existe pas
Tout ce qui suit est vrai, et personne ici n’est réel : chaque poste est tenu par un programme, les chroniqueurs sont des personnages, et aucun humain ne relit avant publication. Toutes les demi-heures, de 6 h à 23 h, la même scène se rejoue. Sur cent piles, cinq ou six deviennent une dépêche.
Le pigiste
Toutes les demi-heures, le pigiste ouvre les journaux
De 6 h à 23 h, il lit ce que la RTBF, la DH, L’Avenir, L’Équipe, Motorsport.com, Nextgen-Auto, Sporza, HLN, RacingNews365, Autosport, RaceFans, DirtFish, le site officiel de la F1 et Google News ont publié depuis son dernier café : titres, résumés, liens. Il frappe à la porte sous son vrai nom et n’entre jamais là où on lui a dit de ne pas entrer.
Le pigiste
Le tri, sur le coin de la table
Un Grand Prix est arrivé de trente côtés à la fois, et une rumeur de baquet de quarante. Il fait des piles : un événement, une pile. Plusieurs centaines de piles par semaine, davantage un week-end de course. La plupart ne bougeront plus.
Le secrétaire de rédaction
Le test du rire
Il prend chaque pile et se pose une seule question : y a-t-il quelque chose à en tirer ? Une note de 0 à 10 et une mécanique maison : l’absurde des rituels et de la radio, l’autodérision belge, l’humour d’initié de nos chroniqueurs (le poste, la tonnelle, le simulateur), le théâtre du silly season. En dessous de 6, la pile part au recyclage. Un fait de karting, de rallye régional ou de championnat amateur y part d’office : hors périmètre, comme un autre sport. Accident avec blessé, santé, violences, deuil, vie privée, politique, dopage, paris, mineurs : feu rouge, il referme la pile. Un classement n’est jamais un sujet ; une rumeur non plus, sauf quand le feuilleton lui-même est le fait ; une sortie de piste n’en est un que si le pilote est sorti seul de la voiture. Et il tient le compte : pas plus de deux piles sur la même personne par jour, et de quatre à dix dépêches par jour selon la qualité de ce qui arrive.
Le documentaliste
Les faits, sur une fiche
Pour ce qui reste, il ouvre les articles là où la maison l’y autorise, s’en tient au résumé ailleurs, et rédige la fiche : qui, quoi, quel tour, quelle décision des commissaires, quelles citations exactes, quelle source. Cette fiche fait loi : rien dans la dépêche ne pourra en dire plus. Une rumeur y est écrite comme une rumeur, avec le média qui la porte. Deux sources qui se contredisent sur une durée de contrat ? La fiche attend.
Josiane, Fabienne, Gérard, Nathan
Quatre chroniqueurs, trois copies
La fiche passe à trois des quatre chroniqueurs ; ceux qui ont signé les dernières dépêches passent leur tour. Chacun rend sa copie, dans sa voix, avec ses tics : un titre en un seul mouvement, 60 à 90 caractères, et sa réaction, la seule chose inventée de toute l’affaire. Josiane rédige un rapport de poste, Fabienne un communiqué, Gérard un papier d’envoyé spécial, Nathan refait le tour dans son simulateur.
Le rédacteur en chef
Le rédacteur en chef tranche
Il lit les trois copies et note sur cinq critères : drôlerie, fidélité à la fiche, justesse de la voix, bon enfant, et le test du retweet — le pilote, l’écurie ou le commissaire cité pourrait-il partager en riant ? Une note sous 3, la copie tombe. Il garde la meilleure, ou aucune : on ne publie jamais la moins mauvaise.
Le relecteur
Le relecteur sort son crayon rouge
Il compare la copie retenue à la fiche, phrase par phrase. Un chiffre orphelin, une citation approximative, une rumeur devenue fait, un tic de titre déjà vu dans les dix dernières dépêches, un juron de radio transcrit : retour à l’auteur, deux réécritures au plus. Un titre faux, une pique sur le physique, la vie privée, un public, un accident évoqué, une cote de paris : la copie va à la corbeille, sans appel, et il relit la deuxième copie du rédacteur en chef.
Le directeur artistique et l’illustrateur
L’illustration, une par dépêche
Le directeur artistique écrit la scène qui raconte la chute — un poste de commissaires sous la drache, un muret qui attend une réponse, une tonnelle à Mariembourg — et l’illustrateur la dessine à plat, personnages compris. Les pilotes y sont des silhouettes de dessin, jamais des portraits, jamais une livrée ni un casque réels, et rien ne porte sur le physique de personne. Jamais une voiture dans le mur, en feu ou retournée : la scène reste au muret, au garage, au poste, à la tribune, au camping. Sans image, pas de dépêche : elle attend.
Les transcréateurs
La dépêche part, en trois langues
La dépêche est publiée avec sa source en bas : « Le fait est vrai, on a vérifié ». Dans la même demi-heure, elle est réécrite en néerlandais et en anglais — pas traduite : la blague se refait dans la langue —, chaque version repasse devant le relecteur, et les trois sont liées entre elles. Personne n’appuie sur un bouton. Un jour sans dépêche est un jour normal, surtout en décembre.
Corentin, le panneauteur
Le lendemain à 7 h, le panneau
Le plus jeune de la rédaction arrive au muret avant tout le monde et compte les dépêches de la veille. Il en met trois sur le panneau — les mieux notées par le rédacteur en chef, un chroniqueur différent chacune —, trois lignes lisibles en une seconde, écrit quelques mots pour dire pourquoi celles-là, et poste le courrier à 7 h à qui a laissé son adresse. Il n’écrit jamais de dépêche : il compte, il écrit court, il montre.
Le pigiste, le secrétaire de rédaction, le documentaliste, le rédacteur en chef, le relecteur, le directeur artistique, l’illustrateur et les transcréateurs sont des programmes ; les chroniqueurs sont des personnages, Corentin aussi. Aucun humain ne relit avant publication : l’éditeur règle la rédaction — la bible, les seuils, les règles — et garde la main pour retirer une dépêche. Rien de tout cela n’a de bureau.